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Cybersécurité

IA et fraude : voix clonées, faux mails, et comment vérifier

Ce que l’IA change vraiment pour les escrocs, ce qu’elle ne change pas, et les procédures de vérification à mettre en place avant qu’une voix ou un visage familier vous demande un virement.

Par Équipe FormezVoo··Mis à jour le
Le hibou FormezVoo, couverture de l’article « IA et fraude : voix clonées, faux mails, et comment vérifier »

Début 2024, un salarié d’Arup, un groupe d’ingénierie britannique, participe à une visioconférence avec ce qu’il pense être des membres de la direction. À l’issue de l’appel, il effectue les virements demandés : 25 millions de dollars au total. Ses interlocuteurs étaient des imitations, voix et visages, générées par intelligence artificielle.

Le directeur des systèmes d’information du groupe, Rob Greig, a raconté l’affaire au Forum économique mondial en 2025. Il insiste sur un point : aucun système n’a été piraté, aucune donnée n’a été touchée. Il parle d’« ingénierie sociale augmentée par la technologie ». Autrement dit, une escroquerie très ancienne, avec de meilleurs outils. C’est la bonne façon d’aborder l’IA en cybersécurité : comprendre ce qu’elle facilite, et adapter des procédures que l’on aurait dû avoir de toute façon.

Ce que l’IA change pour les attaquants

L’ANSSI a publié en février 2026 une synthèse de la menace consacrée à l’IA générative. Elle décrit plusieurs usages observés chez les attaquants :

  • Rédiger des contenus d’hameçonnage crédibles, dans un français sans faute, adaptés à la cible.
  • Préparer le ciblage : collecter des informations sur des personnes et des organisations, créer de faux profils d’entreprises et d’employés sur les réseaux sociaux.
  • Usurper une identité : selon l’ANSSI, de nombreux cybercriminels utilisent des services de deepfakes accessibles pour quelques dizaines de dollars.
  • Développer des outils malveillants plus vite.

Le rapport 2026 de Verizon sur les violations de données confirme cette tendance : les attaquants étudiés ont recherché ou utilisé une aide de l’IA dans quinze techniques d’attaque différentes, en valeur médiane.

Rob Greig a fait un test après l’incident : avec un logiciel libre, il a fabriqué une imitation vidéo de lui-même en temps réel en 45 minutes environ. Le résultat n’était pas très convaincant, mais il dit avoir été surpris de ce qu’on obtient en si peu de temps.

Ce que l’IA ne change pas

La même synthèse de l’ANSSI pose des limites claires. L’Agence indique n’avoir connaissance d’aucune cyberattaque menée contre des acteurs français à l’aide de l’IA, et n’avoir identifié aucun système d’IA capable de mener seul toutes les étapes d’une attaque. Elle juge en revanche plausible que ces outils améliorent le niveau, le volume et l’efficacité des attaques, surtout contre les environnements peu sécurisés.

Le rapport de Verizon fait un constat proche côté logiciels malveillants : la grande majorité des programmes développés avec l’aide de l’IA reproduisent des techniques déjà connues. Les défenses de base restent donc les bonnes. Ce qui disparaît, ce sont certains signaux d’alerte qu’on enseignait :

  • « Un mail frauduleux est plein de fautes. » Ce repère ne vaut plus rien.
  • « Je reconnais sa voix. » Une voix peut être imitée à partir d’enregistrements publics.
  • « Je l’ai vu en visio. » Le cas d’Arup montre qu’une visioconférence peut être truquée.

Le FBI, dans une alerte de décembre 2024, cite des escrocs qui génèrent de courts extraits audio de la voix d’un proche en détresse, et des vidéos pour des échanges en direct avec de prétendus dirigeants ou représentants de l’autorité. L’alerte conseille de guetter les imperfections (mains, yeux, dents, visage flou), mais ces défauts disparaissent à mesure que les outils progressent. La protection durable repose sur des procédures.

Quatre procédures qui résistent à une voix clonée

1. Le rappel sur un numéro connu

C’est la parade la plus simple et la plus solide. Toute demande sensible (virement, changement de RIB, envoi de données, création d’accès) reçue par mail, téléphone, messagerie ou visio est confirmée en raccrochant puis en rappelant la personne sur le numéro enregistré dans votre annuaire. Le FBI fait la même recommandation : raccrocher, retrouver soi-même le contact, rappeler directement.

La phrase à utiliser, même face au dirigeant :

« Je lance la vérification prévue par la procédure et je vous rappelle sur votre portable dans cinq minutes. »

2. Le mot de vérification

Pour les quelques personnes qui peuvent ordonner ou exécuter un paiement important, convenez d’un mot ou d’une question de contrôle, jamais écrit dans un mail ni dans un outil partagé. Le FBI recommande ce procédé aux familles. Il s’applique aussi bien à un binôme dirigeant et comptable. Changez-le si vous avez un doute sur sa confidentialité.

3. La double validation

Au-delà d’un montant fixé par la direction, ou pour tout bénéficiaire nouveau, deux personnes valident, chacune avec sa propre vérification. Un escroc peut tromper une personne pressée. Tromper deux personnes qui vérifient séparément est nettement plus difficile.

4. Le droit de dire non à l’urgence

Cybermalveillance.gouv.fr range l’arnaque au président dans la fraude au virement, troisième motif de demande d’assistance des entreprises en 2025. Ces fraudes jouent sur deux ressorts : l’autorité et l’urgence, souvent avec une consigne de confidentialité (« n’en parlez à personne »). Écrivez noir sur blanc que toute demande qui interdit de vérifier est suspecte par principe, et que la direction soutiendra toujours un salarié qui a retardé un virement pour vérifier. Sans ce soutien affiché, la procédure cède à la première pression.

L’autre risque : les données que vos équipes confient à l’IA

L’IA crée aussi un risque de l’intérieur, sans aucun attaquant. Le rapport 2026 de Verizon relève que 45 % des salariés utilisent désormais régulièrement l’IA sur leur poste de travail, contre 15 % un an plus tôt, et que 67 % des utilisateurs y accèdent avec des comptes personnels plutôt qu’avec un compte fourni par l’entreprise. L’ANSSI rappelle qu’en 2023, des salariés de Samsung ont divulgué des informations sensibles sur des semi-conducteurs en les soumettant à ChatGPT, et que plus de 100 000 comptes ChatGPT ont été volés par des logiciels espions entre 2022 et 2023.

Ces chiffres montrent que les usages existent déjà, autorisés ou non. Mieux vaut une règle claire que le silence :

  • Quels outils sont autorisés, avec un compte professionnel.
  • Quelles données n’y entrent jamais : données personnelles de clients ou de salariés, contrats, chiffres financiers non publiés, mots de passe, code source.
  • Quelle vérification avant d’utiliser un résultat : l’IA peut se tromper avec assurance, et un texte généré engage l’entreprise qui l’envoie.

Exemple concret : avant de faire synthétiser un compte rendu de réunion par un outil d’IA, retirez les noms et les montants, ou utilisez l’outil validé par l’entreprise.

Les erreurs fréquentes

  • Compter sur la détection à l’oreille ou à l’œil. Repérer un deepfake à ses défauts visibles devient plus difficile à chaque génération d’outils. Vérifier par un autre canal marche quelle que soit la qualité de l’imitation.
  • Exposer sans y penser les voix et les visages de la direction : vidéos publiques, messages vocaux d’accueil, podcasts. Le FBI conseille de limiter les contenus publics de votre voix et de votre image. À défaut, partez du principe qu’ils peuvent être imités.
  • Réserver la procédure aux mails. Les demandes arrivent aussi par messagerie instantanée, SMS et visio.
  • Laisser l’IA hors de la charte informatique. Sans règle écrite, chacun fait comme il peut.

L’exercice à faire cette semaine

  1. Listez les personnes qui peuvent ordonner ou exécuter un paiement. Vérifiez que chacune a, dans son téléphone, le numéro des autres enregistré à partir d’une source sûre.
  2. Rédigez en trois lignes la règle de rappel et la règle de double validation, et faites-les signer par la direction.
  3. Faites un test à blanc : un membre de la direction appelle la comptabilité depuis un numéro inconnu et demande un virement « urgent et confidentiel ». La bonne réponse : la phrase de vérification, puis un rappel sur le numéro connu.
  4. Ajoutez trois lignes sur l’IA à votre charte : outils autorisés, données interdites, vérification des résultats.

La formation Intégrer la cybersécurité dans son entreprise travaille ces procédures avec les équipes, à partir des menaces actuelles et de vos propres processus, avec des exercices pratiques. Pour cadrer l’usage de l’IA dans les métiers, la formation Comment intégrer l’intelligence artificielle dans mon activité professionnelle ? aide à choisir les usages pertinents et à les encadrer.

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