Quelles compétences développer quand l’IA transforme votre métier ?
Ce que disent vraiment le Forum économique mondial et l’OIT, six compétences à travailler en priorité et une méthode en vingt minutes pour choisir la vôtre.

Une assistante de direction voit l’outil d’IA de l’entreprise rédiger en trente secondes le compte rendu qu’elle mettait une heure à produire. Un responsable de service reçoit une note impeccable, bien structurée, avec un chiffre faux au milieu. Les deux se posent la même question : sur quoi miser pour les prochaines années ?
La réponse tient en peu de compétences, à condition de les prendre au sérieux et de les travailler sur vos tâches réelles. Voici ce que disent les données disponibles, ce qu’elles ne disent pas, et comment choisir la compétence qui comptera le plus pour vous.
Ce que disent les données, et leurs limites
Le rapport Future of Jobs 2025 du Forum économique mondial interroge plus de 1 000 grands employeurs, qui représentent plus de 14 millions de salariés. En moyenne, ils s’attendent à ce que 39 % des compétences actuelles des salariés soient transformées ou deviennent obsolètes entre 2025 et 2030. Cette estimation baisse par rapport à l’édition 2023 (44 %).
Les compétences de base les plus recherchées par ces employeurs sont la pensée analytique (sept entreprises sur dix la jugent indispensable), puis la résilience, la flexibilité et l’agilité, puis le leadership et l’influence sociale. Celles dont l’importance progresse le plus vite : l’IA et les données, les réseaux et la cybersécurité, la culture technologique, avec la pensée créative, la curiosité et l’apprentissage tout au long de la vie.
Deux précautions. Il s’agit d’anticipations d’employeurs, sans mesure directe. Et elles viennent surtout de grandes entreprises, à l’échelle mondiale.
L’Organisation internationale du travail (OIT) apporte un autre éclairage. Son indice 2025 d’exposition à l’IA générative estime qu’un travailleur sur quatre dans le monde occupe un métier exposé à un certain degré. Les métiers administratifs restent les plus exposés. Mais la plupart des emplois comportent des tâches qui demandent une intervention humaine : l’OIT conclut que la transformation des métiers est l’effet le plus probable, plutôt que leur disparition. Elle rappelle aussi qu’« exposé » ne veut pas dire « remplacé ».
Vous lirez parfois qu’une compétence technique « expire » en dix-huit mois ou en deux ans. Nous n’avons trouvé aucune étude qui mesure une telle durée. Retenez plutôt ceci : les tâches changent, et ce qui protège, c’est votre capacité à juger, à coopérer et à réapprendre.
Six compétences à travailler en priorité
1. Analyser et vérifier
C’est la pensée analytique du rapport du Forum, appliquée au quotidien. Avec l’IA, elle devient une protection : un texte bien écrit peut contenir une erreur que personne ne voit. La CNIL recommande d’ailleurs aux utilisateurs d’outils d’IA générative de toujours vérifier l’exactitude des réponses et de se méfier du « biais d’automatisation », la tendance à faire trop confiance à la machine.
Trois questions à poser devant tout chiffre ou toute conclusion, qu’ils viennent d’un collègue ou d’un outil :
- D’où vient ce chiffre, et puis-je retrouver la source ?
- Que dirait quelqu’un qui n’est pas d’accord ?
- Que se passe-t-il pour nous si c’est faux ?
2. Utiliser l’IA sur vos propres tâches
Savoir ce qu’est un « prompt » ne suffit pas. La compétence consiste à savoir quelles parties de votre travail l’outil fait bien, lesquelles il fait mal, et combien de temps vous gagnez réellement après vérification. Exercice : listez dix tâches que vous répétez chaque semaine, testez l’outil sur trois d’entre elles pendant quinze jours, et notez le temps gagné et les erreurs trouvées. Une règle ne se négocie pas : aucune donnée personnelle ou confidentielle dans un outil grand public, comme le rappelle la CNIL.
3. Écrire et parler clairement
Plus les échanges passent par l’écrit, plus un message flou coûte cher : des allers-retours, des réunions pour clarifier, des malentendus. Une structure simple pour vos mails importants :
- La conclusion ou la demande, dans la première phrase.
- Trois éléments au maximum pour la justifier.
- Ce que vous attendez, de qui, et pour quand.
Avant : « Suite à notre échange de la semaine dernière et après analyse des différents éléments, il me semble que plusieurs points mériteraient d’être revus… » Après : « Je propose de décaler la livraison au 14. Deux raisons : le fournisseur a dix jours de retard et l’équipe est en sous-effectif. Pouvez-vous me confirmer d’ici jeudi si le client l’accepte ? »
4. Coopérer et gérer les désaccords
Le leadership et l’influence sociale figurent parmi les compétences les plus demandées, et ils ne concernent pas seulement les managers. Faire avancer un projet transversal sans autorité hiérarchique, dire un désaccord en réunion sans braquer, obtenir l’aide d’un autre service : ces situations se travaillent. Une phrase utile pour exprimer un désaccord sur le fond : « Je vois l’intérêt de votre proposition pour les délais. Mon inquiétude porte sur le coût. Est-ce qu’on peut regarder les deux chiffres ensemble ? »
5. Organiser votre temps et votre attention
Quand une partie des tâches s’automatise, il reste plus de travail qui demande de la concentration : analyser, arbitrer, préparer un rendez-vous important. Protégez au moins deux plages de 90 minutes par semaine sans messagerie, pour ce type de travail, et annoncez-les à votre équipe.
6. Apprendre à apprendre
Le Forum la désigne sous le nom de « curiosité et apprentissage tout au long de la vie ». En France, elle fait partie des sept domaines du socle CléA, la certification interprofessionnelle des compétences professionnelles de base. Son référentiel la décompose en gestes observables : tirer les leçons de son expérience, entretenir sa curiosité dans son champ professionnel, passer de la théorie à la pratique. Concrètement : après chaque dossier important, prenez cinq minutes pour écrire ce qui a marché et ce que vous ferez autrement.
Les « soft skills » se travaillent comme le reste
On présente souvent ces compétences comme des qualités personnelles : on serait doué pour la coopération ou pas. Le référentiel CléA montre l’inverse. Il décrit le travail en équipe ou le travail en autonomie avec des critères d’évaluation précis, 106 au total pour les sept domaines. Une compétence relationnelle peut donc être observée, entraînée et évaluée, exactement comme la maîtrise d’un tableur.
C’est une bonne nouvelle pour les salariés comme pour les dirigeants : investir dans ces compétences demande la même méthode que pour une compétence technique. Une situation précise, de la pratique, un retour, et du temps.
Choisir la vôtre en vingt minutes
- Listez les cinq tâches qui occupent le plus votre semaine.
- Pour chacune, demandez-vous quelle partie un outil pourrait faire, et quelle partie demande votre jugement, votre relation avec quelqu’un ou votre connaissance du terrain.
- Repérez la compétence qui revient le plus souvent dans la deuxième colonne.
- Fixez un objectif à trente jours, attaché à une situation réelle : « Animer la réunion du lundi en 30 minutes au lieu de 60 », « Vérifier systématiquement les chiffres des synthèses générées par l’outil avant envoi ».
Si vous êtes manager, l’entretien de parcours professionnel est le bon moment pour en parler. Il remplace l’entretien professionnel, a lieu au moins tous les quatre ans, et porte notamment sur les compétences du salarié, leur évolution possible et ses besoins de formation.
Les erreurs fréquentes
- Courir après chaque nouvel outil. Mieux vaut maîtriser un outil sur trois tâches que survoler dix applications.
- Se former sans tâche cible. Sans situation précise, vous ne saurez jamais si vous avez progressé.
- Négliger l’écrit, parce qu’il paraît scolaire. C’est souvent par lui qu’on vous juge, surtout à distance.
- Croire que l’expérience suffit. Dix ans de pratique peuvent installer dix ans d’habitudes, bonnes ou mauvaises. Un regard extérieur et des exercices permettent de faire le tri.
Formations liées à cet article
Ressources pour approfondir
- Forum économique mondial, The Future of Jobs Report 2025, synthèse, 2025
- Organisation internationale du travail, Generative AI and jobs: A 2025 update, 2025
- Certificat CléA, référentiel des sept domaines du socle de connaissances et de compétences professionnelles
- Service-Public.fr, Qu’est-ce que le socle de connaissances et de compétences professionnelles (CléA) ?
- CNIL, Les questions-réponses sur l’utilisation d’un système d’IA générative, 2024
- Service-Public.fr, Qu’est-ce qu’un entretien de parcours professionnel (EPP) ?, 2026



